Laïcité et vocation : les enfants du désenchantement
Alors que j’évoquais la thématique de la gestion de crise dans un établissement social, une éducatrice, formula ce questionnement :
« S’il arrivait quelque chose de grave — une guerre, une catastrophe — nous rentrerions tous chez nous je pense…et que deviendraient les enfants ? »
Une interrogation pleine de lucidité.
C’était une vérité nue, que l’on n’ose jamais formuler à voix haute dans le travail social : l’engagement professionnel n’a de force que dans un monde ordonné. Dès que l’ordre chancelle, la peur reprend ses droits, et chacun rentre dans le cercle de ses proches, là où l’amour se conjugue au singulier.
Pourtant, cette phrase m’a hanté. Non par ce qu’elle révélait du comportement humain — mais par ce qu’elle disait, en creux, du travail social contemporain.
Elle posait une question vertigineuse : le travail social laïque a-t-il perdu ce qui, jadis, le rendait inconditionnel ?
L’époque de la vocation
Avant d’être profession, le travail social fut souvent ministère. Les congrégations, les ordres religieux, les sœurs et les frères vivaient dans une logique de don total. Ils n’étaient pas rémunérés, mais appelés. Leur engagement dépassait la peur parce qu’il s’enracinait dans la foi.
Leur mission était une offrande : sauver des âmes, soigner les corps, protéger les faibles.
Bien sûr, cette époque portait ses ambiguïtés — paternalisme, emprise, absence de droit pour les bénéficiaires. Mais il y avait dans cette vocation une force morale d’absolu : on ne quitte pas un enfant, même quand tout s’effondre.
Le règne de la compétence
La laïcisation du travail social fut une conquête nécessaire. Elle apporta la neutralité, la reconnaissance salariale, la dignité du travailleur, les droits des usagers. Elle substitua à la foi un contrat, à la vocation une profession, à la mission une fonction. Mais à force de rationaliser le don, on en a parfois vidé le sens. Les institutions se sont mises à parler “projet”, “référentiel”, “évaluation”, “procédure”. Et peu à peu, le feu sacré s’est refroidi. Non pas par manque d’humanité, mais parce que l’on a oublié d’alimenter la flamme du sens.
La laïcité ne protège que si elle s’accompagne d’une éthique forte, d’un humanisme incarné, capable de tenir lieu de transcendance. Or, souvent, nos établissements fonctionnent sans horizon symbolique. Ils accueillent, accompagnent, évaluent — mais ne croient plus.
Le désenchantement
Le travail social moderne vit dans un paradoxe : il s’adresse à la détresse, mais il ne s’autorise plus à y répondre par une ferveur. Il enseigne l’altérité, mais redoute la foi. Il parle de valeurs, mais oublie de les incarner.
Ainsi, lorsque l’éducatrice dit : “Nous partirions”, elle ne confesse pas une lâcheté. Elle révèle simplement une crise de sens : le lien professionnel n’a plus de dimension sacrée, il ne résiste pas à l’effroi.
Vers une vocation profane
Faut-il regretter les temps anciens ? Non. Mais il faut inventer une nouvelle forme de vocation — une vocation laïque, où la responsabilité envers l’autre ne repose plus sur un Dieu, mais sur la conscience. Une éthique du lien, capable de traverser la peur parce qu’elle se nourrit d’une idée plus vaste de l’humanité.
Le travail social ne manque pas de technicité ; il manque de transcendance. Non pas celle des Églises, mais celle du sens. Et peut-être qu’un jour, quand la peur reviendra, certains resteront. Non pas au nom d’un dogme, mais au nom d’une fidélité silencieuse : celle de l’humain envers l’humain.
Benoît Perez

Écrire commentaire
bruno Maquet (lundi, 10 novembre 2025 11:38)
En complément de ma réaction surLinke in: article très intéressant mais qui demande à dépasser le stade de l'idée de vocation; il s'agit bien sûr de venir en aide aux plus démunis tout en se préservant de sentiments de foi quelle qu'elle soit; nous sommes avant tout dans un état de droits qui demande la reconnaissance de ceux-ci selon la déclaration des droits de l'homme et du citoyen et de son article 26 , celui d'une dette sacrée, en prenant en compte la dimension humaine dans un esprit d'éthique (Paul Ricoeur) éthique de responsabilité et autres, de morale et de déontologie; il faut définitivement se libérer d'un sentiment de culpabilité, de charité religieuse ou autres ce qui suppose des structures adaptées, des moyens à la hauteur des besoins, ce qui ne peut que redonner du sens au métiers du travail social et en dehors de toute foi du charbonnier ou autres!
bruno Maquet (lundi, 10 novembre 2025 14:19)
Si l'on poursuit la réflexion, le travail social n'est qu'en partie d'origine religieuse; si l'état des lieux est préoccupant, avec une désaffection des travailleurs sociaux et une perte de sens, celui-ci est lié par un délitement du social dans une société de plus en plus individualiste; le système néolibéral est la cause de cette dégradation. si l'on veut redonner du sens, il faut réinterroger la question sociale; celle-ci concerne la manière dont une société fonde sa cohérence et s'organise techniquement sur un principe de solidarité; l'état social repose sur trois piliers: droit du travail, protection sociale et services publics; l'accentuation des dégâts liés au néolibéralisme servent de terreau à la progression des idées de l'extrême-droite, d'où les enjeux démocratiques de cette question sociale pour redonner à l'état social sa crédibilité et sa légitimité. Il ne suffit pas de constater ou déplorer les reculs mais aussi de voir les luttes et les résistances et d'ouvrir des perspectives pour conforter l'universalité des droits aujourd'hui menacés et faire face aux défis de notre époque; Il s'agit de la compréhension des transformations radicales de cet état social. Cela renvoie à la question de la cohésion, du lien social et de la manière dont la société s'organise pour mettre en place des processus de solidarité et ainsi éviter la déliaison et les phénomènes de violence. Robert Castel appelle une "protection sociale rapprochée, c'est à dire tout un plan de notre système de solidarité qui repose directement sur des actions d'entraide aux personnes: porter un reps à un voisin malade, etc... se maintenir en bonne santé, s'aérer l'esprit, etc... autant d'activités indispensables à notre société; sans elles, tout s'écroule. L'histoire de la question sociale et ses métamorphoses rencontre inévitablement celui du salariat et de son corollaire, la désaffiliation. Dans celle de la mondialisation libérale, il s'agit de l'ébranlement du salariat et avec lui en retour celui de l'assistance, la montée de l'insécurité sociale, de la vulnérabilité dans un marasme ambiant, de nouveaux défis se font jour avec la mission prioritaire du travail social de s'occuper de la partie minoritaire de la population qui n'est pas couverte par la protection liée au travail et la nécessité d'un rééquilibrage par la référence aux droits universels pour tous les citoyens. (..../...) Les enjeux posés par la question sociale apparaissent d'autant plus inquiétants et complexes qu'elle s'adresse à une société qui a perdu la plupart de ses repères traditionnels et qui peine à s'orienter et à trouver une issue à ses difficultés (.../...) D'anciennes et de nouvelles forme de solidarité surgissent. Une véritable ambition de transformation sociale est indispensable pour élaborer collectivement un projet émancipateur d'espérances lequel passe par des services publics efficaces et accessibles à tous un droit du travail protecteur des salariés et des politiques macro-économiques de soutien à l'activité et à l'emploi, une amélioration positive du bien-être de tous... Pour revenir à notre situation actuelle et répondre à cette crise démocratique, climatique et autres, il nous faut trouver un futur nouveau; refonder en profondeur le contrat social. Dans cette société morcelée, des travailleurs sociaux créent, innovent, réfléchissent pensent le travail social d'aujourd'hui et de demain .Ainsi, la question du travail social fera effectivement sens et fera naître de nouvelles "vocations".